homepage our father the devil movie review 2023

Our Father, the Devil

Our Father the Devil

Le « Notre Père le Diable », composé avec éloquence, est une étude de personnage sombre et lente, qui commence littéralement par une réflexion. Contre une fenêtre, la réservée Marie (Babetida Sadjo) fume et s’assoit près de son repaire préféré, un bar tenu par le séduisant Arnaud (Franck Saurel). Dans le cadre de la fenêtre, son visage prend une apparence floue et fantomatique. Les réflexions qui donnent au spectateur une perspective sur le sujet sont un thème visuel récurrent dans « Notre Père, le Diable », dénotant la manière vacante dont les gens se perçoivent.

Dans le premier long métrage de la scénariste/réalisatrice Ellie Foumbi, Marie, psychologiquement et émotionnellement marquée, travaille dans une résidence-services en sous-effectif en tant que chef, au service d’un éventail de retraités en rotation fréquente. Parmi eux se trouve Jeanne (Martine Amisse), le mentor de Marie et ancienne directrice d’une école culinaire. Jeanne accorde à Marie une grande satisfaction chaque fois qu’elle goûte à la cuisine du jeune chef, ses compliments inspirant les rares fois où l’on voit Marie sourire sans réserve. Jeanne a une telle estime pour son élève qu’elle lègue à Marie la confortable chaumière de sa famille. Le cadeau est suffisant pour offrir au chef surmené un minimum de repos paisible au milieu des environs boisés de la demeure.

Avec un langage visuel bien articulé, Foumbi et son directeur de la photographie Tinx Chan (« Avec Jerry dans le rôle de lui-même ») franchissent avec agilité une ligne fine entre l’exploration et la rétention. Prenez par exemple l’introduction cauchemardesque du Père Patrick (Souleymane Sy Savane) en visite : la caméra le filme d’abord du cou aux pieds alors qu’il conduit les personnes âgées de cette maison en prière. Marie reconnaît sa présence ostensiblement, pas de vue. Émanant de l’espace d’une porte ouverte, elle entend sa voix, magistralement étouffée par le mixage sonore pour suggérer un lointain souvenir. Lorsqu’elle le voit physiquement, il est rétroéclairé de manière oppressante, nous ne voyons donc que le contour noir de son corps.

L’arrivée du père Patrick suscite la peur chez Marie : elle s’évanouit en le voyant. Ce Père Patrick n’est sûrement pas Sogo, un guérillero violent qu’elle a connu en Guinée ? Et comment l’a-t-il retrouvée dans la région montagneuse de Bagnères-de-Luchon, en France ? Ce n’est que lorsqu’elle remarque la tique du père Patrick – il jette sa nourriture dans sa cuillère avant de manger – qu’elle l’assomme avec une poêle et l’enlève dans la chaumière de Jeanne.

Heureusement, Foumbi ne joue pas trop longtemps la carte du « est-il ou n’est-il pas » ? Au milieu du film, nous avons notre réponse. Mais quoi ou qui il est – une métaphore de Satan ou une image miroir de Marie – n’est rien comparé à ce qu’il évoque chez Marie, une femme noire d’Afrique de l’Ouest qui ne se sent physiquement pas à sa place dans un pays à prédominance blanche. Depuis 20 ans, depuis l’âge de 12 ans, Marie a nié le genre d’attachement amoureux comme celui qu’Arnaud rêve d’avoir avec elle. Elle a également retenu tout sentiment d’apitoiement sur elle-même ou d’empathie. Vous comprenez le désespoir de Marie grâce à la façon dont Foumbi exploite l’espace ; les cinéastes optent pour des plans complets de Marie seule dans de grandes pièces, son corps positionné au tiers extérieur du cadre, son reflet dans les fenêtres toujours flou.

Pour « Notre Père le Diable », le pardon occupe une place importante. Le scénario complexe de Foumbi demande si certains actes sont au-delà de l’absolution. Il est clair que Marie ne méprise pas seulement le Père Patrick ; elle déteste aussi la religion dans laquelle il trouve pitié. Elle se méprise aussi. Sadjo joue avec les impossibilités intérieures de Marie et les murs extérieurs en briques avec une facilité trompeuse. Cela semble simple car le savoir-faire exceptionnel (éclairage couleur vin évocateur et partition troublante) fourni par un réalisateur assuré comme Foumbi peut contribuer à cacher le travail de l’actrice. Sadjo remplit également sa part du marché en utilisant son visage expressif pour transmettre le choc, le regret et la douleur à la palette raffinée et en exerçant une physicalité rigide, qui peut figer et immobiliser non seulement son personnage mais la température même d’une scène.

Le plan final du film, une image dure du père Patrick et de Marie, aborde les sentiments contradictoires du scénario, faisant confiance au public pour s’asseoir avec l’équilibre difficile de l’histoire. Bien que certaines scènes puissent être resserrées de quelques images, ce scrupule est réduit à un problème face à une construction aussi intelligente. « Notre Père, le Diable » de Foumbi parvient à s’emparer de thèmes galvaudés comme le traumatisme et le chagrin et à leur imprégner toutes les facettes de leur signification respective.

À l’affiche actuellement au cinéma.

Publications similaires