Rage et défiance dans les banlieues – La Haine à…
Les loyautés invisibles entre Vinz, Hubert et Saïd laissent penser qu'ils sont des amis d'enfance, se disloquant à l'âge adulte en raison des tensions du quartier – où l'émeute consécutive à l'agression de leur ami a ravagé la salle de boxe d'Hubert – et de leurs manières disparates de s'y rapporter. Vinz est une tête brûlée qui se bat contre une autorité oppressive. Hubert, revenu de la marine avec une discipline durement gagnée et une maturité fragile (« la haine attire la haine »), rêve d'évasion – la réponse de sa mère fatiguée est de lui demander d'aller chercher de la laitue dans les magasins (les femmes n'ont que des rôles accessoires dans le film). Saïd est le clown et petit frère du groupe avec sa propre sagesse. Ses blagues, racontées avec empressement pour impressionner Vinz mais aussi pour comprendre sa réalité quotidienne, s'articulent autour de violents malentendus. La réponse répétée de Vinz à ces gags, « J'ai entendu celui-là avec un rabbin », est un clin d'œil de Kassovitz au format de la blague en tant que dispositif narratif, et au fait que les trois amis sont censés être représentatifs du quartier diversifié : un homme noir, un Arabe et un juif.
Le bras de fer entre l'enfance et l'âge adulte dans le film rappelle aussi, dans le contexte actuel d'une extrême droite ascendante, le désaveu de l'humanité sur la base de la race. D’un point de vue réactionnaire, la jeunesse noire ne peut jamais être vulnérable, ni les enfants. Nous assistons à la transformation de la maturité dure d'Hubert en une rage incandescente à la suite d'une agression atroce aux mains de flics sadiques en civil à Paris et, plus tard, d'une rencontre avec un gang de skinheads (avec une apparition de Kassovitz lui-même). Lors d'une parenthèse contemplative sur un toit parisien, Vinz et Hubert philosophent, essayant des proverbes et des devises pour prendre la mesure : « la hâte fait du gaspillage », ou, avec un sarcasme cinglant, « Liberté, Égalité, Fraternité ». Les amis peuvent être tenus hors de vue à la périphérie d’une ville mondiale, mais leur situation est un symptôme et n’est pas séparé de la société dans son ensemble. À un moment crucial, alors que le trio passe le temps jusqu'au premier train du matin au départ de Paris, nous voyons des images de la guerre de Bosnie sur une rangée d'écrans de télévision. C'est alors que la mort de leur ami Abdel est annoncée. Les catastrophes mondiales se transforment en crises locales, entraînant un sentiment de désespoir écrasant qui ne semble que trop familier.
L'humour de Saïd trouve écho chez Hubert dans la plaisanterie emblématique d'ouverture et de clôture du film, sur un homme tombant d'un immeuble de grande hauteur, avec le refrain délirant « jusqu'ici, tout va bien… » et ce dénouement trouve son parallèle dans le contrat social en décomposition aux conséquences catastrophiques. Le plan d’ouverture associe une vue de la Terre depuis l’espace à un cocktail Molotov déferlant. Alors que les amis prennent le train pour Paris, on se rend compte (avec une grimace d'Hubert en regardant les panneaux publicitaires qui passent) que cette image d'ouverture est une illusion affolante : c'est une publicité déclarant « le monde est à vous ». Saïd dégrade plus tard l'une de ces affiches pour lire « le monde est à nous ». C'est un mirage et une fausse promesse pour des jeunes hommes comme eux, à l'image du motif de la vache errant dans le domaine que seul Vinz voit : le changement ou l'espoir présenté comme une chimère impossible, hors de portée. Dans un autre moment plus nuancé et surréaliste du film, les jeunes hommes rencontrent un survivant polonais d'un goulag soviétique avec une histoire de futilité, de souffrance et d'indignité que le trio a du mal à comprendre, mais qui pourrait être lue de toute évidence comme une allégorie de leur situation perdant-perdant : la question, note l'homme, « n'est pas de savoir si vous croyez en Dieu, mais si Dieu [or, it could be extrapolated, society] croit en toi ».
La fin du film est une pure rage au vitriol de la part de Kassovitz et, malgré toute sa valeur choquante, une conclusion tout à fait plausible. C’est à la fois pessimiste et déterministe, condamnant Vinz, Hubert et Saïd à leur sort apparemment inévitable, et aussi brûlant et galvanisant que la première fois que je l’ai vu. Il n’y a peut-être aucun sens ni honneur à gaspiller leur jeune vie autour d’eux, mais il existe un système de racisme, de classisme et d’ignorance que les amis ont du mal à comprendre, pour mieux lutter contre.







