La Beauté de Black Mirror
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La Beauté de Black Mirror

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Ou comment insuffler du sublime au déclin de l’Humanité

Pourquoi Black Mirror fascine son audience ?

Black Mirror est une série Britannique dont la première saison est parue en 2011. Très vite, Black Mirror a su captiver son audience grâce au caractère angoissant des sujets traités par la série qui renvoient une image terrifiante de notre société, devenue dépendante du monde digital. Beaucoup d’épisodes proposent des scénarios clairement futuristes et dystopiques. D’autres nous donnent l’illusion d’observer notre société actuelle sous un filtre dystopique qui nous fait réfléchir sur les implications désastreuses que l’ère digitale peut avoir sur notre comportement, notre entourage, et notre façon d’interagir entre êtres humains.

La Beauté de Black Mirror provient de la façon dont notre Humanité est présentée et traitée au cours de ces différentes histoires.

Malgré l’indéniable pessimisme dont font preuve les scénaristes en écrivant les épisodes de Black Mirror, ce qui nous touche au premier abord, en tant qu’audience, en dépit de l’angoisse provoquée par les sujets violents et tabous évoqués par la série, c’est la façon dont les personnages nous apparaissent foncièrement humains.

A plusieurs reprises, les réalisateurs nous manipulent pour nous montrer des facettes ignorées ou vulnérables de personnages qui seraient habituellement présentés de façon très stéréotypée avec peu de nuances, de facettes ou de contrastes. On pense par exemple au personnage focal de l’épisode 3 Shut up and Dance de la saison 3. Dans cet épisode, l’audience est manipulée de façon à sentir de l’empathie, de la peine pour le personnage principal de Kenny, un jeune homme dont la véritable nature n’est révélée qu’à la fin.

L’amour, l’empathie, ces fragments du spectre émotionnel humain sont dépeints de façon très honnête et crue, qu’ils influencent positivement ou négativement les choix des personnages. On se rend compte que dans l’univers de Black Mirror, aussi semblable au nôtre qu’un reflet dans un miroir, les personnages tentent tant bien que mal de conserver un sens d’humanité, d’agir avec amour et empathie, mais leur échec nous touche, face à la cruauté des médias qui peuvent condamner n’importe qui au tribunal populaire, face à l’intelligence artificielle ou aux technologies digitales, qui, à défaut de nous rapprocher les uns-des-autres, nous éloignent et nous aliènent au point de ne plus savoir reconnaître notre condition d’être humain.

La Beauté de Black Mirror, c’est avant tout un contraste, une poésie qui se heurte à la violence dystopique dans laquelle s’enfonce notre fragile société.

Black Mirror nous fascine, nous terrifie, nous angoisse, mais elle nous touche aussi. Elle nous touche, car à ce mélange de dystopie et de pessimisme envers la société, les créateurs ont su apporter un touche qui change tout à fait la façon dont on appréhende le tragique de la série. Black Mirror est une série poétique, autant qu’elle est dystopique ou tragique.

Cette poésie se retrouve dans la forme et dans la cinématographie de nombreux épisodes. On pense par exemple aux couleurs pastel et à la mise en scène douce et légère de l’épisode 1 de la saison 3 de la série, Chute Libre. Cette douceur visuelle sert à mettre en contraste l’horreur de la réalité sociale illustrée par cette histoire. Chaque épisode de Black Mirror fait preuve d’une dimension poétique qui sublime le tragique de chaque histoire. Dans Black Mirror, la brisure du reflet se fait à la manière d’un feu d’artifice.

On se rappelle par exemple, toujours dans l’épisode 3 de la saison 3 (Shut up and Dance) la dernière scène spectaculaire portée par la musique déchirante composée par Radiohead « Exit music for a film ». Les choix esthétiques sont toujours nombreux, soignés et remarquables dans chaque épisode de Black Mirror car ils participent à nous faire ressentir ce qu’un simple récit dystopique ne parviendrait pas à faire. Cet accent mis sur l’apparence de la série, sa forme, peut aussi mener l’audience à réfléchir sur la société d’apparences dans laquelle nous évoluons aujourd’hui.

Un épisode dont la poésie marque en particulier : Quinze Millions de Mérites, l’épisode 2 de la saison 1 de Black Mirror

Nous avons tous entendu parler de certains épisodes particulièrement choquants ou pertinents, comme le premier épisode de la saison 1 (« celui avec le cochon », comme beaucoup de spectateurs le décrivent), l’épisode interactif Bandersnatch sorti en 2018 ou encore White Christmas, l’épisode spécial de la saison 2 sorti en 2014.

15 Millions de Mérites, contrairement aux autres épisodes cités plus haut, fait rarement partie des favoris ou des plus mémorables lorsque l’on parle aux fans de la série. Pourtant, il s’agit d’un épisode absolument touchant et parcouru de poésie. Cet épisode fait partie des épisodes clairement dystopiques de la série qui imagine une société où le pouvoir serait détenu par les organisateurs d’un jeu de téléréalité et où le commun des mortels, afin de survivre, devrait passer des heures à pédaler sur les vélos afin de fournir la classe supérieure de la société (composée de stars ou starlettes ayant acquis le privilège de ne plus pédaler) en électricité, permettant entre autre d’alimenter les écrans devant lesquels les cyclistes sont abrutis à longueur de journée par les jeux de téléréalité cruels et immoraux.

Un jour cependant, il y a une rencontre entre une femme, qui chante dans les toilettes, et un homme. Lui tombe amoureux d’elle. Il est séduit par sa voix, très vite. Une voix, pure, authentique, belle et réelle, une voix comme il n’est plus possible d’en entendre dans l’enfer où il vit. Leur rencontre amoureuse a quelque chose de suranné, de désuet, de nostalgique, presque. Surtout, il s’agit d’une rencontre très mélancolique car on devine aisément qu’une idylle aussi pure, naturelle et fragile n’a aucune chance de survivre dans cet univers artificiel. Cette beauté, cet amour mélancolique et impossible est magnifiquement rendue au travers du thème principal de l’épisode, « Bing Abi », composé par Stephen McKeon :

Finalement, c’est un désespoir presque serein, un désespoir calme et mélancolique sur lequel se clôture l’épisode. Et cette atmosphère poudrée et délicate, grâce à cette musique, à la mise en scène, au jeu des acteurs principaux, fait la beauté de Black Mirror dans cet épisode en particulier.

Ce qui fait que Black Mirror nous fascine autant par sa beauté, ses choix esthétiques, c’est qu’ils fonctionnent en parfaite symbiose avec la violence et le pessimisme caractérisant les thèmes exploités. En regardant Black Mirror, on se regarde nous détruire, oublier ce que nous sommes, on regarde notre monde disparaître dans des gouffres de cruauté, d’aliénation et d’indifférence. Mais autour de tout ce carnage, cette terrible fin du monde, il y a cette beauté, ces choix esthétiques, ces musiques qui tout en sublimant l’horreur qui nous est présentée, nous rappelle à nous-même, et au contraste sublime que forme notre humanité.

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